
Paris, le 29 septembre 2026
La polémique autour de C’était ça ou mourir, le roman de Thélyson Orélien, dépasse largement le monde de la littérature. L’écrivain est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour produire tout ou partie de son texte. Il conteste formellement ces accusations et affirme n’avoir jamais utilisé l’IA pour produire ses textes.
Mais au-delà de la question de savoir ce qui s’est réellement passé dans ce cas précis, cette affaire révèle un bouleversement beaucoup plus vaste.
Que devient le travail humain lorsqu’une machine peut désormais en réaliser une partie croissante ?
Pour le Dr Emeric Lebreton, psychologue du travail, auteur de Robot Révolution et créateur de Workmetriq, l’affaire Thélyson Orélien illustre une transformation qui va progressivement concerner l’ensemble des métiers intellectuels : la dissociation entre la conception d’un travail et son exécution.
« Nous avons longtemps confondu créer et exécuter parce que, dans les métiers intellectuels, les deux étaient presque indissociables. L’intelligence artificielle est en train de les séparer. Et cette séparation pourrait profondément transformer notre définition même du travail. »
Prenons un artisan qui souhaite fabriquer un meuble.
Hier, il imaginait ce meuble, choisissait son bois, prenait ses outils, découpait les différentes pièces, les assemblait, les ponçait et leur donnait progressivement la forme qu’il avait imaginée.

Aujourd’hui, ce même artisan peut concevoir le meuble, en définir précisément les dimensions, choisir les matériaux, déterminer les formes et programmer une machine. Celle-ci pourra ensuite découper, sculpter et parfois assembler une grande partie des éléments.
Le geste a changé.
L’outil a changé.
Le processus de fabrication a changé.
Mais qui a conçu le meuble ?
Cette distinction, déjà familière dans l’industrie, arrive désormais dans les métiers intellectuels.
Jusqu’à présent, avoir l’idée d’un livre et produire les phrases qui le composent étaient presque nécessairement liés.
L’écrivain imaginait son histoire, construisait ses personnages, organisait son récit, écrivait ses phrases et les corrigeait.
L’intelligence artificielle générative permet désormais de dissocier ces différentes opérations.
Un auteur peut imaginer une histoire, créer ses personnages, déterminer sa structure, définir son ton, établir les scènes, guider une intelligence artificielle, examiner ses propositions, en rejeter certaines, lui demander de recommencer, corriger ses productions, les transformer et finalement arbitrer chacune des décisions importantes.
La machine peut alors participer matériellement à la production du texte sans nécessairement être à l’origine de sa conception.

C’est ici que le débat devient plus complexe.
Il existe une différence considérable entre écrire à une intelligence artificielle « Fais-moi un roman », puis publier presque directement le résultat obtenu, et consacrer des semaines ou des mois à concevoir une œuvre dont l’IA devient un outil d’exécution placé sous une direction humaine permanente.
Dans les deux cas, on pourra pourtant dire : « Ce livre a été écrit avec une IA. »
Cette formulation risque donc rapidement de devenir insuffisante.
« La vraie question ne sera bientôt plus : “Cette œuvre a-t-elle été réalisée avec une intelligence artificielle ?” Elle sera : “Quelle a été la contribution humaine à cette œuvre ?” »
Cette question dépasse très largement la littérature.
L’intelligence artificielle ne supprime pas seulement certaines tâches. Elle modifie la répartition des rôles entre l’être humain et la machine.
Le juriste peut définir une stratégie et confier à l’IA la production d’une première version d’un document.
Le développeur peut concevoir l’architecture d’un programme et demander à l’IA d’en produire une partie du code.
Le consultant peut déterminer une méthode d’analyse et utiliser une IA pour traiter les données ou produire une première synthèse.
Le communicant peut imaginer une campagne, définir son message et son univers, puis faire produire par différentes intelligences artificielles des textes, des images ou des vidéos.
Dans chacun de ces exemples, une partie de l’exécution autrefois réalisée directement par le professionnel peut être transférée à la machine.
Le travail humain se déplace alors progressivement de l’exécution vers la conception, la direction, le contrôle et l’arbitrage.
Cette évolution pose une question fondamentale pour les entreprises et pour les travailleurs.
Si l’exécution devient de plus en plus automatisable, la valeur professionnelle pourrait se déplacer vers d’autres capacités : imaginer ce qui doit être produit, formuler correctement un problème, donner des instructions pertinentes, exercer son jugement, détecter les erreurs, sélectionner les meilleures propositions et assumer la responsabilité du résultat final.
Autrement dit, dans certains métiers, savoir faire pourrait progressivement compter moins que savoir quoi faire, pourquoi le faire et comment diriger les outils capables de le faire.
« L’être humain pourrait devenir davantage l’initiateur, l’architecte, le directeur et l’arbitre de son travail, tandis qu’une partie croissante de son exécution serait confiée aux machines. »
Cette évolution est précisément au cœur des travaux menés par Emeric Lebreton sur la transformation des métiers.
Dans son ouvrage Robot Révolution, il analyse les conséquences de l’automatisation et de l’intelligence artificielle sur le travail, les métiers et les compétences humaines.
Cette réflexion se prolonge aujourd’hui avec Workmetriq, un outil consacré à l’analyse de l’évolution des métiers face aux transformations technologiques. Workmetriq étudie notamment l’exposition des métiers à l’automatisation et à l’intelligence artificielle générative, mais également les caractéristiques susceptibles de préserver ou de renforcer la place de l’humain dans le travail.
L’enjeu n’est donc pas seulement de déterminer quels métiers pourraient disparaître.
Il s’agit aussi de comprendre comment les métiers vont se recomposer lorsque certaines de leurs tâches pourront être confiées à des machines.
Il faut rester prudent sur le cas particulier de C’était ça ou mourir. Thélyson Orélien nie avoir utilisé l’intelligence artificielle pour produire son texte. Les outils utilisés pour tenter d’identifier des contenus générés par IA présentent par ailleurs des limites et leurs résultats doivent être interprétés avec prudence.
Mais quelle que soit l’issue de cette controverse, la question qu’elle fait émerger restera entière.
Car demain, des écrivains, des chercheurs, des juristes, des consultants, des ingénieurs, des développeurs, des communicants et de nombreux autres professionnels travailleront quotidiennement avec des intelligences artificielles.
Il deviendra alors de plus en plus difficile de répondre à une question en apparence très simple :
Qui a réellement produit ce travail ?
Et peut-être faudra-t-il surtout en poser une autre :
« Nous entrons dans une époque où produire et créer ne seront plus nécessairement synonymes. Ce changement peut sembler technique. Il est en réalité anthropologique, car il nous oblige à repenser ce qui fait la valeur du travail humain. »
L’affaire Thélyson Orélien pourrait ainsi rester moins importante pour la réponse qu’elle apportera sur l’écriture d’un roman que pour la question qu’elle pose à l’ensemble du monde du travail.
Docteur en psychologie et psychologue du travail, Emeric Lebreton étudie les transformations du travail et des métiers liées au développement de l’intelligence artificielle.
Il est notamment l’auteur de Robot Révolution, ouvrage consacré aux effets de l’automatisation et de l’intelligence artificielle sur les métiers, l’emploi et l’évolution du travail.
Il est également à l’origine de Workmetriq, un outil d’analyse de l’évolution des métiers qui étudie notamment leur exposition à l’automatisation et à l’intelligence artificielle générative.
Les journalistes peuvent tester directement l’outil :
Tester Workmetriq
Ses travaux portent sur une question centrale : comment l’intelligence artificielle transforme-t-elle la répartition des tâches entre l’humain et la machine, et quelles compétences humaines prennent de la valeur à mesure que l’exécution s’automatise ?
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